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L'Effet cinéma dans American Psycho

 

BILL VIOLA Stations 1994

 

Devant moi un couloir sombre. Je m'y engage et débouche sur une salle plongée dans la pénombre. Je découvre cinq écrans rectangulaires disposés contre les murs - deux à droite, trois à gauche. Sur chacun d'eux est projetée au ralenti l'image vidéo d'un corps humain nu (un enfant, une femme, une femme enceinte, deux hommes) immergé dans une eau obscure. Les corps se détachent du néant grâce à un rayon lumineux provenant de la droite de l'image. Déjà l'effet est saisissant: les corps dont la tête n'apparaît pas (on imagine qu'elle est hors de l'eau) sont inversés, jambes en haut. Au pied de chaque écran, une plaque de verre opaque reflète l'image en reconstituant la perspective originelle. Un peu comme la surface de l'eau.

Nous faisons, les corps sur les écrans et moi, une expérience commune et simultanée d'immersion et de perdition dans des univers menaçants et inconfortables: moi en pénétrant dans cette salle obscure, eux en étant plongés en "eaux troubles". Ces corps immergés, immobiles, stagnants et tournoyants lentement sur eux-mêmes au gré des courants d'eau, semblent en apesanteur , comme livrés à la volonté toute-puissante de l'eau, agonisants dans son sein, peut-être même déjà morts comme ces animaux que l'on conserve dans du formol. Les vacillements de la trame vidéo renforce cette impression d'agonie et de calme pesant: ils font trembler leurs doigts un peu comme ceux d'un pendu avant le trépas ou comme les frétillements désespérés d'un poisson sorti de son élément. Les sons ralentis accentuent l'effet morbide de l'installation: souffles, frémissements, clapotis, faibles et continus, à peine modulés. Dans Vegetable memory (1978-1980) Viola montrait que la terre était le lieu de la mort du poisson; dans Stations l'eau pourrait être celui de la mort de l'homme.

Et pourtant il y a dans cette représentation de la mort une effervescence déroutante parce que discordante avec elle. A intervalle régulier (l'intervalle n'est pas le même pour chaque écran) l'un des corps sort lentement du cadre, laisse la place à un fondu au noir puis à une déflagration sonore et visuelle de ce même corps jeté à l'eau. Sur l'écran il monte droit, en flèche, comme en lévitation, et redescend lentement, s'enfonce dans un torbillon de bulles pour adopter sa position initiale, immobile, la tête se dérobant encore à notre regard. L'amplitude sonore ralentie du choc de l'entrée dans l'eau, du grondement des remous, "noie", pendant un court instant, le son des quatre autres bandes. Chez Viola le ralenti joue la fonction d'un révélateur. En créant de l'invu et de l'inentendu, il nous fait pénétrer dans un monde inédit tout acquis à nos sens. La vidéo enfante des monstres jusque-là inexistants à notre perception parce qu'elle invente de nouvelles façons de produire du temps. La dilatation de la dimension temporelle crée de la vie en donnant à voir et à entendre dans le domaine de l'infiniment petit: ondulations de côtes ("côtes flottantes"?), frémissements de muscles, ondoiements de cheveux, balais aquatiques de mains, de pieds, agités de soubresauts maladroits.

A la fin de la bande, sur tous les écrans, les corps s'évanouissent en même temps dans un fondu au noir. Silence total, noir total. Après quelques instants, le silence est brisé, puis l'obscurité (début de la bande): dans un même mouvement, les cinq corps "se jettent à l'eau". La même implosion -ralentie- d'images et de sons mais à la puissance cinq. Débordement d'énergie, énergie d'énergie, mais énergie éphémère. Cette bande qui dure une quinzaine de minutes tourne en boucle.

Cette installation donne une fois de plus un aperçu de la thématique principale de Bill Viola: "l'unité des contraires". Ici, parmi les cinq écrans, le néant se mêle au mouvement, le repos à l'action, la mort à la vie, en même temps. A une autre échelle, celle d'une seule bande, se cotoient aussi les contraires, non plus simultanément, mais successivement.

 

  Philippe Bessière

 

Mon texte est une étude (personnelle) de Stations, installation vidéo de Bill Viola présentée à l'American Center -Paris- 1994.




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