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Bill Viola : Stations

 

L'EFFET CINEMA DANS American Psycho

 

J'ai tellement l'habitude d'imaginer les choses comme sur un écran de cinéma, à voir les événements et les gens comme s'ils faisaient partie d'un film, qu'il me semble soudain entendre jouer un orchestre, voir littéralement la caméra s'approcher en travelling et tourner autour de nous, tandis que des feux d'artifice éclatent au ralenti dans le ciel et que ses lèvres en soixante-dix milimètres s'écartent pour murmurer l'inévitable "je te veux" en Dolby stéréo. (American Psycho)

Le mode de vie américain, lui, est spontanément fictionnel, puisqu'il est outrepassement de l'imaginaire dans la réalité. (Baudrillard)

 

4 mars 94. Je suis témoin d'une agression:

Devant moi un type reçoit un coup de pince monseigneur sur la tête et s'écroule dans une mare de sang. Aussitôt des images investissent mon imagination, interférant avec la réalité.

Ces images mentales, ces images-prismes (images de fictions cinématographiques, images télé) avaient surgi au contact d'une réalité particulière, avaient été appelées par elle et s'étaient alignées sur elle. Pris dans ce tourbillon visuel, le film qui se déroulait dans ma tête semblait brouiller la scène primitive, celle qui était devant mes yeux. Un peu comme si, par retournement, ces images mentales -images au carré- avaient débordé de mon esprit, s'étaient moins substituées à la réalité qu'elles ne l'avaient contaminée, annihilant tout effet de profondeur; vidant par retour celle-ci de sa substance. Je me retrouvais emporté dans une circulation folle avec les images. Fasciné par elles, par leur action énigmatique, par cet aller-retour déroutant. Les images se jouaient-elles de nous; à notre insu? L'objet image prenait-il un malin plaisir à nous plonger dans son illusion?

Devant mes yeux se jouait un drame en 35 mm.

COMME DANS UN FILM

Chez Pat Bateman, héros pitoyable d'American Psycho, de manière identique, la circulation entre une réalité "objective", son comportement et les images fictionnelles est incessante. Mais de manière exacerbée. Chez lui la fascination tourne à l'extase, à la possession fascinante.

A travers American Psycho, on peut chercher à interroger cette relation étrange qui s'instaure entre nous et nos images; ce cheminement à double sens où l'écran n'est pas forcément celui qu'on croit. Et pour se faire, il convient de se placer du côté des images (de l'objet). Ne pas chercher à définir leur perception, mais leur contamination rétroactive du sujet et de ce qui l'entoure.

Dans quel univers évolue Pat bateman? Celui de la surface: "J'ai tellement l'habitude d'imaginer les choses comme sur un écran de cinéma, à voir les événements et les gens comme s'ils faisaient partie d'un film" (p. 342). "Tout m'apparaît comme un film que j'aurais vu autrefois" (p. 443). Pat Bateman, sous l'emprise des images et des émissions télé, vit perpétuellement dans un film. Virtuellement. dans un univers démuni de relief, occupé par des fantômes de pellicule. C'est ça l'effet cinéma, l'extase de la fiction; par son irruption dans le réel.

Les images ne sont pas si inoffensives qu'on veut bien le croire. Pas pour autant dangereuses. Elles sont fascinantes, voilà tout. Fascinantes parce qu'il y a en elles une sorte d'altérité. Parce qu'elles ont du répondant. Parce qu'elles ne se laissent pas voir passivement, en toute impunité. Leur façon de répondre à notre regard, de nous défier, c'est de nous investir, de prendre sournoisement possession de notre imagination. Et de ne plus le lâcher. Under control?

Chez Bateman ces image proviennent de films qu'il évoque à l'occasion de visites à son vidéo club favori, d'Agostino. Films porno: She-Male reformatory (p. 95), Ginger Cunt (p. 148). Evocation de certains films après visionnement: "j'ai regardé un film avec cinq lesbiennes et dix vibromasseurs" (p. 508). Films troubles: Body Double de Brian de Palma, "un film que j'ai loué trente-sept fois" (p. 149), Blond, Hot, Dead (p. 296). Certaines scènes ont l'air de le fasciner tout particulièrement. C'est le cas d'un passage de Body Double auquel il se réfère plusieurs fois: "cette scène où la femme se fait perforer à mort par une perceuse électrique" (p. 95). Plus loin il annonce à une vendeuse de d'Agostino: "j'aime bien Body double, cette scène où la fille se fait... se, fait transpercer... par la perceuse électrique, c'est le meilleur moment, dis-je en suffocant presque" (p. 150) d'autres images nourrissent son imagination. C'est le cas de certaines émissions de télé: le Patty Winters Show, Murphy Brown, Late Night with David Letterman, Wheel of Fortune. Infos: "Quatre catastrophes aériennes majeures, cet été dont l'essentiel a été filmé en vidéo, presque comme si ces accidents avaient été prévus, et diffusé à la télévision. Les avions ne cessaient de s'écraser au ralenti sur l'écran, après quoi suivaient d'innombrables vues des épaves, sous tous les angles, et toujours les mêmes images du carnages, des débris calciné, ensanglantés, et des sauveteurs en larmes extirpant des morceaux de corps" (p. 358). Effet stroboscopique, hallucination visuelle. Extase de l'image.

La fascination des images tient aussi du fait qu'elles ressurgissent dans notre esprit de manière inattendue. Comment pourrait-on sinon expliquer que certaines d'entre elles prennent possession de nous, nous obsèdent, sans que nous parvenions à les en chasser. premier effet de renversement de l'activité infectieuse des images.

Ce mouvement retour s'observe dans American Psycho. D'abord les images de fiction se manifestent à travers les rêves de Bateman: "La nuit dernière j'ai rêvé que je baisais des filles en carton, dans une lumières de film porno (p. 259). "Mes rêves en un film interminable, une pellicule éternellement déroulée, accident de voiture, désastres, chaises électriques et suicides horribles, seringues, pin-up mutilées, soucoupes volantes, jacuzzis de marbres, poivre rose" (p. 476).

Ensuite les images se manifestent dans son imagination: "Je m'imagine à la télévision, dans une publicité pour un nouveau produit -un rafraîchisseur de bouteilles? Une lotion auto-bronzante? Un chewing gum sans sucre?-, et j'avance par saccades, marchant le long d'une plage, la pellicule est en noir et blanc, légèrement surnaturel, comme l'écho d'un orgue à vapeur. A présent, je montre le produit -une nouvelle mousse? Des chaussures de tennis?- et mes cheveux volent au vent, puis il fait jour, puis nuit, puis jour de nouveau, et enfin c'est la nuit (p. 477, 478).

Après avoir infecté l'imagination, les rêves (contamination introspective), les images poursuivent leur activité métastasique (Baudrillard) au-delà. En débordant, de nouveau par retournement, de la sphère du sujet, pour s'étendre dans la sphère du réel (contamination extraversive). Contagion du réel. Confusion. La boucle est bouclée. Les images, partant de la réalité, reviennent à elle à travers le filtre de l'imagination. renversant les références. Les images ne font plus référence à la réalité. Elles sont la référence.

Dans l'univers de Pat Bateman les images ont doublement contaminé le réel:

-contamination du quotidien par les images;

-contamination du sexe par les images porno et gore.

Bateman évolue au centre d'un énorme écran sur lequel se déplacent des êtres désincarnés. En fait il observe le monde par référence aux images qui l'ont contaminé, contaminant par la suite le réel. Bateman, embarqué dans cette spirale fascinante, ne peut que subir leur prolifération. Les images devenues en retour objet de référence, le monde devient comme dans un film: "Comme dans un film je me retourne péniblement, et me dresse sur la pointe des pieds, pour apercevoir Price, debout en équilibre sur la rembarde" (p. 85). "Au ralenti, comme dans un film, le soleil se couche, la ville s'assombrit, et je ne vois plus rien, que la Lamborghini rouge, je n'entends plus rien, que mon halètement profond, régulier" (p. 151). "Comme dans un plan de coupe de film d'horreur -un zoom foudroyant- Luis Carruthers surgit brusquement, sans prévenir, de derrière sa colonne, à la fois furtif et bondissant, si c'est possible". Voir aussi p 10, 115, 116, 217, 298, 316, 450, 471, 482, 508.

Les images du quotidien ont pris d'assaut le quotidien. Au même titre, les images porno et gore -c'est l'extase- ont contaminé la sphère du sexe. Bateman pratique le sexe à travers ses images. Dans son horizon le sexe est mis en scène par les images, en référence à elles: "Enfin le sexe -un montage de film porno" (p. 390). Les images vertigineuses du porno accomplissent désormais leur oeuvre au-delà de son imagination. Elles devraient s'y sentir à l'étroit! Dans une telle confusion l'acte sexuel ne tient pas de la recherche d'un quelconque plaisir mais d'un fantasme impossible à satisfaire: celui de s'emparer du secret des putes qu'il emmène chez lui, et de s'en emparer par l'image: "Comme à l'habitude, et dans l'espoir de comprendre ce que sont ces filles je film leur mort" (p. 391). Oeil de la caméra comme regard inquisiteur; ondes infrarouges radiographant le corps. Comme sa caméra, Bateman est inquisiteur. Mais à sa façon. Lui, pour percer le mystère des filles, il transperce leur corps -litérallement- à l'aide de perceuses électriques, de tronçonneuses, de clous,... Il fouille leus entrailles comme on remue la terre à la recherche d'un hypothétique trésor. Mais ce qu'il ne comprend pas, et voilà combien la machination des images est subtile, c'est que dans son monde, où tout est brouillé par les images, où tout a pris leur apparence, les filles qu'il torture se muent à leur tour en images (ce sont les images qui se sont emparées d'elles). Et on ne s'empare pas du secret des images. C'est ça leur mystère. Parce que de secret elles n'en ont pas.Les images n'ont rien à cacher. Batemant, impuissant, tel un écran, absorbe les filles -jusqu'au bout- et va jusqu'à les manger: "Je passe les quinze minutes suivantes dans un état de semi-conscience, où tirant sur un long morceau d'intestin bleuâtre encore solidaire du corps, et me le fourrant dans la bouche, jusqu'à l'étouffement" (p. 443). Antropophagie des images. Antropophagie de Bateman. Devant ses yeux, les filles disparaissent dans leurs images, comme elles disparaissent dans son oesophage. Dans cette circulation, les images se jouent de Bateman en lui laissant croire en l'espoir naïf de faire tomber les masques. Mais il n'y a rien à découvir derrière une image (qu'y a t-il derrière une surface sinon le vide?) comme il n'y a rien à découvrir à l'intérieur d'un corps. Et Bateman, désoeuvré, dindon d'une farce maléfique, le découvre à ses dépens à chaque fois. Et comme s'il voulait s'en convaincre, il remet ça. Et chaque fois il tombe sur un os et s'y casse les dents.

Vertige fascinant d'une circulation vide.

Au fond, emporté dans ce jeu vertigineux des apparences, Bateman subit le même sort que son monde. A son tour il devient un mutant. Par contamination les images l'absorbent et le réduisent à une image. Ainsi il passe de l'autre côté de l'écran. En s'éclipsant derrière son image, sa formule génétique se modifie. De sujet il devient objet, c'est-à-dire un ensemble vide: "il existe une idée de Patrick Bateman, une espève d'abstraction, mais il n'existe pas de moi réel, juste une entité, une chose illusoire et, bien que je puisse dissimuler mon regard glacé, mon regard fixe, bien que vous puissiez me serrer la main et sentir une chair qui étreint la vôtre, et peut-être même considérer que nous avons des styles de vie comparables, je ne suis tout simplement pas là" (p. 484). Ensemble Vide qui n'a que pour seule fonction de tromper son monde; par défi, par séduction: "les apparences sont trompeuses" (p. 486). Et d'absorber, lui aussi, tel un trou noir, tout ce qui se situe à sa périphérie.

Triomphe des images.

Devant mes yeux un type reçoit un coup de pince monseigneur sur la tête et s'écroule dans une mare de sang. Comme dans un film.

Et si tout cela n'avait pas eu lieu? Quel soulagement! Et si cet événement avait pris l'apparence d'un film pour me permettre de disparaître de cette réalité insupportable? Voir sans être là.

Et si le monde se jouait de nous; par défi. Et s'il se dérobait à nos investigations; s'il résistait à nos tentatives de le rendre transparent, intelligible. Et si le monde, pour survivre, n'en était-il pas contraint de disparaître sous nos yeux, en se muant à son tour en image -fuyant, irréel, illusoire, apparent. Et finalement nous prendre à notre propre piège. Nous entraîner, pour mieux nous tromper, dans ce jeu des simulacres?

the world disappeares

MAIS C'EST PEUT-ETRE UNE RUSE DU MONDE LUI-MEME

 

  Philippe Bessière

 

mon texte est une étude (personnelle) de American Psycho de Bret Easton Ellis (Editions Points, 1992)

 

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